« Je suis sourd hybride »

Accroche

De son diagnostic jusqu'à sa vie professionnelle ce jour, François nous raconte son parcours de sourd.

Témoignages (15/03/2021)

Résumé

Merci à François BENOIST-LUCY pour son témoignage.

Contenu
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Bonjour, [...] je me présente : François, 25 ans, présentant une surdité moyenne-sévère bilatérale de perception, de naissance, estimée à 60-70%.

Ma particularité a été découverte relativement tard, aux environs de 2 ans et demi, prouvant également un retard important dans l’apprentissage du langage.

Mes parents se doutaient de quelque chose, mais les médecins consultés suggéraient que j’étais très probablement un peu simplet, retardé pour ceux qui ne comprennent pas. Suis-je simplet ? Là est une autre question qui ne sera pas soulevée ici.

Fort heureusement, mes parents tombèrent sur le médecin, non simplet (lui) par rapport aux précédents, qui se décida à me faire passer un audiogramme. Le verdict tomba, « votre fils est sourd ». Il en rajouta même une couche « Il n’aura pas une vie normale, vous devez vous préparer à lui faire suivre un parcours adéquat car il grandira dans un environnement de sourds, de l’école à la vie professionnelle en passant par sa vie amoureuse. Ce ne sera pas facile. »

Et c’est là que la naissance du sourd hybride se produisit, grâce à mes parents.

Ils firent le nécessaire pour que les dires de ce médecin ne se produisent pas :

  • Les meilleurs prothèses auditives du marché, tous les 2 ans.
  • Une orthophoniste durant 10 ans, qui s’est avérée être en plus un mentor et un coach de développement personnel et scolaire formidable. Elle m’apprit à parler et à manier la langue française bien mieux que la majorité des entendants (Madame Lucie Matteodo-Peyracchia, si vous lisez ces mots, sachez que je vous dois tellement et ne vous remercierai jamais assez).
  • L’école primaire au sein d’une école privée catholique « normale », dont la directrice a su comprendre les enjeux me concernant et a ainsi assuré un suivi de ma scolarité supérieur à la normale.
  • Un amour et un soutien aussi bien affectif que financier sans failles de la part de toute famille, quelle soit au 1er, 2ème ou au 3ème degré.

Tous ces éléments réunis font que je me présente à vous aujourd’hui comme un sourd parfaitement intégré dans le milieu entendant, avec un parcours dès plus communs : Baccalauréat ES au lycée Janson de Sailly (Paris 16e), Bachelor au sein de l’école Vatel en Suisse, en CDI depuis plus de 2 ans au sein du siège parisien du 1er groupe hôtelier international Marriott en qualité de Sales Réactif BtoB (un sourd commercial, elle est bonne celle-là), en couple avec une entendante et une vie sociale entendante bien remplie.

Et cela sans aucun aménagement lié à ma différence.

Tout cela pour vous dire que quand on veut, on peut. Je ne parle cependant pas du tout au nom des Sourds aux degrés plus importants que le mien, qui reste finalement assez léger. Le message que je souhaite faire passer ici est de ne pas vous fier aux chemins tous tracés qu’on vous propose, ou qu’on vous présente comme les seuls chemins possibles.

Bien sûr, je ne dis pas que cela a été simple. L’école primaire a été une période très compliquée, les cours de récréations étant impitoyables. Harcèlement, discrimination, rejet, étaient mon quotidien. Les rares professeur•e•s s’étant aventuré•e•s sur ce terrain, comme mes camarades, se sont vite fait recadré•e•s. Les [imbéciles] sont partout, aussi bien bien à 8 ans qu’à 50 ans, triste réalité.

Cela s’est atténué avec le collège, pour la simple et bonne raison que j’étais bien plus grand et massif que la moyenne. J’avais compris où était ma force et je m’en servais efficacement comme légitime défense. Puis vinrent les premiers amis, les premiers amours, les premières prises de consciences personnelles, et finalement les premiers signes d’intégration en milieu entendant. Et tout alla très vite.

On oubliait même que j’étais sourd, comme c’est toujours le cas aujourd’hui.

Je suis pourtant sourd, mais une sorte de sourd hybride, coincé entre deux mondes. Celui des sourds et celui des entendants. J'ai goûté à ces deux mondes, et je suis toujours entre deux. Je ne serai jamais réellement un vrai sourd, ayant grandi en milieu entendant bien qu'ayant fréquenté des sourds à de nombreuses reprises. Mais je ne serai jamais non plus un entendant, car je suis différent d'eux.

Voilà pourquoi le « sourd hybride ».

Je souhaite toujours ardemment accompagner comme conseiller, même écouter, de jeunes parents d’enfants sourds et des jeunes sourds. De par mon expérience personnelle, je suis persuadé de pouvoir aider à n’importe quel niveau.

De plus, coller un visage « jeune » sur un « Voici ce que je peux/ce qu’il peut devenir » était quelque chose qui manquait farouchement, à mes parents comme à moi. Et j’espère pouvoir, sans aucune prétention, l’être pour quelques personnes.